Et si demain était pire qu’aujourd’hui?

Mar 25, 2021

ENTRETIEN
Recueilli par Catherine Robert – ARTCENA – 22 mars 2021

 

Comme le revendiquaient Dullin et Copeau, le metteur en scène et directeur Marc Lesage organise la vie du Théâtre de l’Atelier en tâchant de faire passer l’art avant les considérations mercantiles. Facile à dire lorsque les salles sont ouvertes et combles… Reste que l’équilibre devient périlleux lorsqu’elles sont fermées. Les théâtres privés, qui ne bénéficient pas des subventions publiques, sont contraints, en temps de pandémie, à ne pas oublier que si le théâtre est une aventure, il est aussi une entreprise. Le directeur de l’emblématique salle montmartroise, qui a été un des premiers à revendiquer le maintien du spectacle vivant, invite à garder la face sous le masque.

Quel bilan après un an de crise ?

Marc Lesage : Pour tout le monde, cette année a été un cauchemar et ce cauchemar continue… L’Atelier n’y a pas échappé. Mais dans notre malheur, nous ne nous en sommes pas trop mal sortis. L’Atelier est un théâtre privé : à ce titre, il est donc plus impacté que les lieux subventionnés. Dans la mesure où notre survie dépend habituellement de nos recettes, sans le chômage partiel et le fond d’urgence, nous n’aurions pas pu payer l’ordre de marche, c’est-à-dire les salaires et l’entretien des locaux. Ce soutien nous a permis d’atténuer la douleur dans la mesure où il a garanti le maintien partiel des revenus des membres de l’équipe et la maintenance du bâtiment : nous pouvons donc ne pas déposer le bilan. C’est déjà ça… Mais il nous a aussi fallu nous réinventer et nous l’avons pu grâce aux projets audiovisuels qui se sont débloqués. Avec France TV, nous avons inventé une série de trois « ateliers », réalisés par Jacques Weber : le premier autour d’Oncle Vania, le deuxième autour de Cyrano de Bergerac et le troisième autour de la première scène du Misanthrope. Ce projet a soutenu nos revenus et nous a offert la possibilité d’un véritable projet artistique : une vraie bouée dans l’océan du marasme ! Autre bouée, la captation de Crise de nerfs et celle de L’Opposition Mitterrand vs Rocard. Tout cela nous a maintenu hors d’eau, mais ce n’est évidemment pas miraculeux et le désastre est toujours menaçant. La situation actuelle est compliquée et je crains qu’elle le soit davantage encore demain. Comme nous n’enregistrons aucune recette, nous n’avons plus aucun moyen de production. Et comme mon projet est mixte et s’appuie sur la collaboration avec le théâtre public, si celui-ci n’a plus de fonds pour produire, ça va devenir franchement très compliqué…

Dans quelle mesure ?

Marc Lesage : Tout simplement parce que cela risque de nous obliger à faire des choix artistiques en fonction de l’économie du spectacle ; faire appel à la coréalisation ou à la location de la salle. J’essaie, bon an mal an, de conserver une ligne artistique à ce théâtre, mais il est évident que ça va devenir de plus en plus compliqué, même en essayant de faire les moins mauvais choix. Pour le moment, je ne prends pas de décision. Il faut dire que j’en ai assez de cette illusion collective selon laquelle tout va rentrer dans l’ordre à la rentrée. La crise va durer longtemps. Dans le théâtre privé, soyons clairs et faisons simple : si on se voit imposer des contraintes de jauge, on est mort. Or, au mieux, la rentrée se fera à jauge réduite. Cela ne va pas nous avancer ! Que faire alors ? Continuer d’explorer la manière dont l’audiovisuel peut venir à notre secours et peut-être entamer aussi une réflexion avec les artistes sur d’autres manières d’écrire les spectacles.

Vous avez été parmi les premiers à manifester le 15 décembre. Où en est la situation ?

Marc Lesage : Le 15 décembre, on nous avait promis la réouverture     alors que, d’évidence, elle n’a jamais été vraiment envisagée. J’ai déploré que l’on confine à nouveau les théâtres en octobre, mais la décision du 15 décembre était encore plus aberrante. Je vais souvent en Espagne. Les salles y sont remplies aux deux tiers et il n’y a aucun cluster. Certes, les mesures sanitaires y sont draconiennes, de la prise de température frontale à l’entrée du théâtre à la désinfection systématique des mains, mais ça se passe bien et l’Espagne n’a jamais fermé les théâtres depuis avril. La France aurait pu suivre cet exemple. Mais maintenant que le gouvernement s’est pris les pieds dans le tapis, ça semble devenu une question d’orgueil de tenir les positions initiales. Quelle est l’issue ? Je ne vois rien d’autre qu’un nouveau long confinement, pour justifier cette fermeture et désamorcer la grogne. La décision d’octobre a été une véritable erreur, fondée sur une très mauvaise analyse de la situation. L’erreur de Roselyne Bachelot, qui se voulait l’amie des artistes, a été de ne pas résister aux technocrates ou de ne pas démissionner pour provoquer un rapport de force. Depuis, on va de catastrophe en catastrophe : le gouvernement patine et on sent que l’enjeu de la présidentielle est déjà là et que toute la stratégie de protection est déployée en vue de rendre possible la candidature d’Emmanuel Macron en 2022.

Comment vont les artistes ?

Marc Lesage : Je les trouve minés, usés. Beaucoup travaillent encore quand ils tournent pour le cinéma ou la télévision, mais pour les artistes en compagnies, c’est un désastre ! Eux aussi pensent à l’après et comprennent d’ores et déjà qu’il va y avoir un embouteillage monstrueux. L’offre sera pléthorique alors qu’il y a des risques que le public ne le soit pas… Nous allons perdre des spectateurs : certains auront pris d’autres habitudes, d’autres auront conservé l’angoisse de la contamination. La prochaine rentrée théâtrale sera un goulet d’étranglement. La diffusion était déjà difficile avant la crise, mais il est évident que cela va empirer. Les gens de la profession sont très absents ; ils ne répondent plus au téléphone ; ils sont dans une sorte de fatalisme. On a l’impression d’un étrange renoncement collectif voire d’un abrutissement total : mine de rien, ça fait un an que nous sommes enfermés et nous ne voyons toujours pas la porte de sortie. Du fait de l’année blanche, qui a été salutaire et – il faut le reconnaître – mise en place seulement en France, je ne pense pas que les intermittents soient aux abois, hors ceux qui l’étaient déjà avant. À cet égard, je crois qu’il faut éviter les outrances ou la radicalité sans nuance et rester digne dans la revendication. Mais ce que l’on ne peut effacer, c’est la souffrance des artistes qui ne peuvent pas montrer leur travail. La question n’est pas celle du traitement économique de la crise culturelle mais celle de son traitement moral.

À votre avis, quel avenir pour le théâtre et la culture après cette crise ?

Marc Lesage : Le théâtre, je ne sais pas. Je suis incapable de le dire. Concernant la culture dans son ensemble, en revanche, j’ai un avis plus tranché. Même avant la COVID, j’avais l’impression que nous étions arrivés au bout d’un chemin. Le monde se transforme, et ses transformations agissent sur le quotidien de chacun. Nous ne vivons pas dans le même monde qu’avant ni dans la même temporalité. La culture voudrait se transformer aussi vite que le monde en oubliant que les grands mouvements historiques de transformation des représentations ont pris plusieurs siècles. On voudrait que la culture se renouvelle en un an ! C’est absurde ! Commençons peut-être par nous demander comment nous voulons traiter la culture et comment décider de ce qui en relève. N’avons-nous pas été trop loin en considérant que tout est culture ? Je ne crois pas que tout soit culture et encore moins que tout soit art. Il suffit d’observer ce qui se passe aujourd’hui dans le monde de l’art contemporain, devenu une économie qui pousse les artistes à inventer des concepts pour exploiter le système au lieu de prioriser l’art. Il en va un peu de même au théâtre, où il faut désormais faire du neuf à tout prix, déstructurer, produire des images choc en oubliant que la provocation a aussi une histoire et que ce que produisent ceux qui se croient iconoclastes aujourd’hui n’est bien souvent que l’avatar d’idées déjà trouvées. L’avenir, c’est peut-être de redonner du sens à ce que l’on fait. Provoquer du sens et pas seulement produire pour un marché de l’art (dont Avignon est devenue la boutique) où l’on est à l’affût de la mode pour ne pas avoir l’air has been. Giorgio Strehler revendiquait un théâtre universel : je crois que nous devrions reprendre l’exploration de cette voie, en sortant de l’entre-soi qui nous enferme peut-être plus encore que le confinement…

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