LE THÉÂTRE DE L'ATELIER, UN PEU D'HISTOIRE

Premier des théâtres construits en banlieue, le Montmartre est l'un des derniers qui aient survécu à la démolition de la chaîne d'établissements suburbains qui ceinturaient Paris au XIX siècle. Par décret royal, en date du 10 juin 1817, le comédien-animateur Pierre-Jacques Seveste (ex pensionnaire du Vaudeville de la rue de Chartres) obtint d'être nommé directeur privilégié de tous les théâtres qui seraient édifiés hors de Paris. Il fit dès lors construire dans le village d'Orsel (créé en 1802 par un spéculateur de terrains nommé d'Orsel) sur le versant du Mont des Martyrs, une petite salle de bois conçue par l'architecte Haudebourg baptisée Théâtre Montmartre.

La décoration principale fut confiée à Messieurs Martin et Cicéri, celle de la première galerie à Evariste Fragonard (fils du grand peintre Jean-Honoré Fragonard). Toutes, malheureusement, ont disparu aujourd'hui. L'inauguration eut lieu le 23 novembre 1822. Très vite, on surnomma ce nouvel établissement Théâtre d'élèves et encore Galère Seveste parce que les jeunes comédiens qui composaient la troupe des débuts travaillaient intensément, et n'étaient presque pas payés sous le seul prétexte que Seveste les préparait au métier. Adolphe Laferrière, alors débutant sur la Galère trouvait ce procédé blâmable. Premier signe de contestation des artistes exploités. Après la mort de Seveste père, survenue le 31 mars 1825, le privilège passa aux mains de sa veuve et de ses deux fils, Jules et Edmond.

En 1829, une comédienne de la troupe, Madame Herfort, qui avait fui le domicile conjugal, trouva refuge au Montmartre. Son mari intenta un procès. Les camarades de Madame Herfort, venus témoigner en sa faveur, s'entendirent traiter d'histrions par le Procureur du Roi, Défenseur de la morale bafouée. Ce terme, estimé très injurieux à l'époque (il signifiait mauvais acteur), provoqua un véritable scandale chez les gens de théâtre.

C'est au Montmartre, en 1847, que fut crée la première oeuvre d'un chanteur comédien de la troupe : Louis-Florimond Ronger (dit Hervé).

Cette pièce, intitulée Don Quichotte et Sancho Pança, avait été écrite pour l'acteur Amable Désiré, qui était gros et court, alors qu'Hervé était long et maigre. Le succès fut tel que le compositeur Adolphe Adam, alors directeur de L'Opéra National du boulevard du Temple, alla entendre Hervé et l'engagea dans son théâtre où il lui fit reprendre de suite son Don Quichotte avec Joseph Kelm dans Sancho. La pièce eut un succès fou, l'opérette était née.

En 1848, la Révolution débaptisa le Montmartre qui devint Théâtre du Peuple. Hélas, jamais le peuple ne fréquenta aussi peu la salle des frères Seveste. Ces derniers voyant leurs affaires péricliter cédèrent la place un an plus tard, après un long règne constamment sous le signe du totalitarisme. Deux comédiens, Libert et Auguste Gaspari prirent la suite et couplèrent leur direction avec celle du Théâtre des Batignolles (une autre salle Seveste). En septembre 1852, Gaspari s'en étant allé présider aux destinées du Beaumarchais, Libert demeura seul. Peu de temps en fait puisqu'en 1853 il fut relevé par Alexandre-Hippolyte Chotel (encore un comédien) toujours à la tête de la direction double Montmartre-Batignolles.

En 1860, la Commune de Montmartre, qui avait englobé le village d'Orsel depuis le 10 février 1838, fut à son tour annexée par la capitale. Cet événement fit de l’ancienne Galère Seveste un théâtre parisien. On disait Théâtre de quartier pour l'ensemble de ces nouvelles salles anciennement situées hors des barrières de Paris.

Le répertoire du Montmartre était presque essentiellement composé par la reprise des drames et vaudevilles célèbres créés sur les grandes scènes des boulevards. Les rares créations étaient, pour la plupart, des oeuvrettes sans intérêt.

Par contre, de nombreux comédiens, qui allaient devenir des têtes d'affiches, débutèrent ou se produisirent dans cet établissement. Citons entre autres : Etienne Mélingue, Adolphe Lafferrière, Phileclès Régier, Pierre-Françoîs Beauvallet, Clément Just, Lambert Thiboust, Paulin Menier, Henri Lafontaine, Louis Dumaine, Charles Gobin, Louis Delaunay, Jean-Baptiste Bressant, Louis Montrouge, Paul Deshayes, Paul Boisselot, J-P. Lassouche, Paul Louis Grassot, Laurence Grivot, Hélène Petit, Cécile et Marguerite Caron, Marcelle Lender.

En 1870, pendant le siège de Paris, une représentation de bienfaisance fut organisée au Montmartre par le maire de l'arrondissement d'alors : Georges Clémenceau (30 ans). La Comédie Française vînt jouer Le Bonhomme Jadis (Henri Murger). Il y avait un dîner dans la pièce et Clémenceau avait délicatement ménagé aux acteurs la surprise de leur servir, au lieu d'accessoires en carton, de vrais mets, avec du vrai beurre. Un spectateur émerveillé s'écria dans la salle : " Ne mangez pas tout, laissez-en un peu "

Chotel mourut d'une phtisie galopante en 1873. Sa veuve lui succéda et fit preuve d'une grande maîtrise, menant les deux théâtres de son mari avec vitalité et fermeté, faisant même créer au Montmartre plusieurs pièces, avec un certain succès.

A la veuve Chotel succéda, en septembre 1886, le comédien Pascal Delagarde qui s'était fait une réputation dans divers théâtres de quartiers. Bon acteur de mélodrame, il donna abondamment dans les reprises des maîtres du genre, ne favorisant la création que d'une douzaine d'oeuvrettes légères. Après la mort de Pascal Delagarde, survenue en 1892, Madame Delagarde mena seule la direction des deux établissements, maintenant la tradition chère à son mari et qui devait encore assurer quinze années d'estimables succès à l'entreprise. Au Montmartre, toujours peu de créations.

Le 21 septembre 1900, on donna la représentation de retraite de Léopold-Symphorien Berthelot, le plus ancien pensionnaire de la troupe régulière, l'idole du Montmartre (vingt-deux ans de fidélité à la maison).

La popularité de Berthelot était telle (dans le quartier) qu'une nuit, alors qu'il venait d'être attaqué par des rôdeurs, il s'écria " Hé quoi les amis, vous ne me reconnaissez pas je suis Berthelot ! " Les voyous confus s'excusèrent et le laissèrent aller. En 1905, petit événement d'une grande portée historique... Les débuts sur la scène du Montmartre d'un jeune comédien totalement inconnu qui deviendra, dix-sept ans plus tard, l'âme de ce lieu.

Son nom ? Charles Dullin. Il s'initia, là, aux techniques du mélodrame, jouant Les Deux Orphelines , Le Courrier de Lyon , La Porteuse de pain , etc. Le grand acteur reconnaîtra plus tard que ses débuts dans les théâtres de quartier lui avaient appris l'essentiel de ce qu'il savait.

En juillet 1907, Félix Soulier (depuis quatre ans directeur du Moncey ) s'installa aux commandes du Montmartre qu'il fit immédiatement restaurer et transformer par l'architecte Gilbert Duron. En outre, pour inaugurer son mandat( le 8 septembre suivant) Soulier eut la chance de s'assurer le Concours de la grande Sarah Bernhardt qui vint donner aux Montmartrois éblouis une série de représentations de La Dame aux Camélias.

Quel triomphe ! Le modeste théâtre n'avait jamais été à pareille fête. Ce furent les derniers beaux jours. Dès 1908, les difficultés commencèrent de se faire sentir, le déclin s'amorça sensiblement. Déjà se profilait l'inquiétante menace qu’un nouveau monstre appelé Cinématographe faisait peser sur les salles décentralisées. La presque totalité d'entre elles allait être progressivement absorbée entre 1914 et 1925.

Le Montmartre, lâché par Soulier en 1913, ne devait, hélas, pas faire exception. Un nommé Corat livrera l'ultime combat, tentant vainement de relancer l'établissement avec une saison d'opéras populaires. Les résultats furent assez catastrophiques. La guerre éclata le 3 août 1914. Le Montmartre ferma ses portes. Peu de temps après, on aménagea la salle. Pour y faire quoi ? Un cinéma bien sûr. Cette fois, c'était bien fini. La presse annonça la mort du Montmartre Théâtre et la naissance du Montmartre Ciné. Une page d'histoire venait d'être tournée.

La grande aventure de cette salle modeste de quartier ne commence véritablement qu'en cette année 1922, où son directeur Maurice Robert, renonçant à toutes activités cinématographiques, constitue la société anonyme du Théâtre Montmartre et en confie la direction artistique à Charles Dullin. Ce dernier a trente-sept ans. Depuis ses débuts en 1904, l'ascension a été difficile. D'abord une tentative vite avortée de fondation d'un théâtre de foire, à Neuilly en 1907. Puis un bref séjour au Grand Guignol et un autre, plus important, au Théâtre des Arts. Enfin en 1913, premiers résultats ! Création du Vieux Colombier par Copeau. Dullin devient l'un de ses plus proches collaborateurs. Il entre ensuite chez Gémier, au Conservatoire Syndical, comme professeur en 1918. Encore trois ans. juillet 1921 I C'est la naissance de l'Atelier. Premières représentations en province, avant Paris, puis dans une boutique au 7 de la rue Honoré Chevalier. La Compagnie s'installe ensuite rue des Ursulines (avril 22). Il y a là une vieille salle désaffectée, (aujourd'hui cinéma). Ce n'est pas suffisant. Il faut à Dullin un vrai théâtre.

Au Montmartre, désormais baptisé Atelier, la partie va être extrêmement difficile. Dullin, qui n'entend en rien céder aux tentations commerciales, précise que son théâtre sera celui de la poésie et de la réflexion. C'est une rude bataille pour la rénovation de l'art dramatique que cet homme pur va mener dans cette vieille et centenaire salle renaissante et lui donner une dimension internationale.

Cependant Dullin ne se laisse pas aller au découragement. Une pièce est en répétition Voulez-vous jouer avec Môa? de Marcel Achard écrite au cours de l'été précédent par ce jeune auteur que le patron, dit-on, fit enfermer trois mois durant pour l'obliger à venir à bout de son travail. Cette oeuvre, dont le succès va être extraordinaire, sera le salut de la compagnie.

De cet animateur exceptionnel, Jean-Louis Barrault disait : " Ce qui se dégage aujourd’hui de Dullin c'est un mélange de jeunesse, d'enthousiasme, de révolte, de virginité et d'enfance. Surtout en tout cas, pour moi, c'est cette merveilleuse faculté qu'il avait de renaître vierge tous les matins. Plus Dullin avançait dans la connaissance de son art, plus il avait l'art de l’ignorer. Il le découvrait chaque jour et l'on pouvait admirer dans ses yeux pétillants de malice l’étonnement et l’émerveillement de l'enfance obstinée".

Ses principales mises en scène :
La Vie est un songe de Calderon, A chacun sa vérité de Pirandello, Les Oiseaux d’après Aristophane, Richard III et Jules César de Shakespeare, Hamlet de Lafforgue.
La déclaration de guerre (3 septembre 1939) laisse Dullin désemparé. La plupart de ses collaborateurs sont mobilisés. Tant d'années d'efforts anéantis brusquement. Dullin sombre dans le découragement. Darius Milhaud lui offre une mise en scène à l'Opéra. Ce travail l'occupe plusieurs mois. Puis il se retire à la campagne, chez lui, à Férelles près de Crécy-en Brie. L'exode passé, il lui faut revenir à Paris reprendre sa tâche, l'inaction lui est insupportable. Il se met à la recherche d'un grand théâtre susceptible de mieux servir ses mises en scène, de recevoir un plus grand nombre de spectateurs pour de bonnes places à des prix accessibles ainsi qu'il s'en expliquera plus tard. Ce sera d'abord une difficile collaboration avec Léon Volterra qui lui offre la co-direction du Théâtre de Paris. Enfin, en 1941, commence la folle aventure du Sarah-Bernhard. Dullin briguait cette salle depuis 1937. Elle sera son dernier asile.

Et l'Atelier ? Dullin l'offre à André Barsacq, son ami et collaborateur de longue date, auteur d'un important nombre de décors d’œuvres présentées place Dancourt entre 1928 et 1935, fondateur-animateur de la Compagnie des Quatre Saisons.

En prenant possession de ce prestigieux théâtre, Barsacq voit ses rêves se réaliser : mettre en scène et décorer les pièces qu'il affectionne.

De André Barsacq, Félicien Marceau écrivait: "Animateur au sens le plus fort du terme,il ne se contentait pas de voir des auteurs il les suscitait iI ne se contentait pas d'engager des acteur, il allait en chercher auxquels personne n'aurait pensé. Auteurs et acteurs, on ne compte pas ceux qui lui doivent cette chose capitale, et la plus difficile : leur première chance, leur première affirmation. Cela aussi, c'était tout ensemble le talent et la générosité. Pour que le théâtre soit vivant, pour qu'il soif cette passion qui brûle et sans quoi il n'est pas de répliques feintes devant des murs feints, il y faut cet amour, cette ferveur, ce courage, ce goût du risque, cette rigueur, ce respect du public. C'est tout cela qu'il y avait chez André Barsacq ".

Principales mises en scène d’André Barsacq :
Le Bal des voleurs et Antigone de Jean Anouilh, L’Oeuf de Félicien Marceau, Château en Suède de Françoise Sagan, L’Idiot de Dostoievski.
D'autre part, André Barsacq a signé des mises en scène à l'Opéra de Paris, à la Comédie Française, au Théâtre du Gymnase et au Théâtre Hébertot. Le 3 février 1973, André Barsacq meurt brusquement.

En 1973, Elisabeth Alain, Jean-Louis et Alain-Alexis Barsacq remplacent leur père avec beaucoup de foi et présentent une mise en scène de Georges Wilson Long voyage vers la nuit de Eugène O'Neill et L'Homme en question de Félicien Marceau, mise en scène de Pierre Franck. L'ouverture de la saison 1974-1975 est marquée par un important changement. Après que des bruits inquiétants aient couru concernant le sort d'un établissement depuis plusieurs mois en difficulté, et que les enfants d'André Barsacq ne pouvaient continuer de gérer, une solution est heureusement trouvée. Le metteur en scène Pierre Franck (ex codirecteur du théâtre de l’Œuvres) reprend le bail commercial en association avec Loïc Volard (directeur du jeune Théâtre National). Dans le même temps est créée une formule nouvelle dite Théâtre Indépendant à laquelle s'associent Jean-Claude Houdinière (directeur de l'Athénée) et Michel Fagadau (directeur de la Gaîté-Montparnasse). Cette formule propose, sous forme d'abonnements, quatre spectacles différents pour la somme globale de cent francs. Initiative prise pour la sauvegarde du théâtre prive.

En 1976, Pierre Franck demeure directeur de l'Atelier associé à Danièle Franck. Leur premier spectacle est MONSIEUR CHASSE de Georges Feydeau mise en scène de Robert Dhéry.

Principaux spectacles :
Le Faiseur de Balzac, Cocteau Marais de Jean Marais et Jean-Luc Tardieu, Deux sur la balançoire de William Gibson, Henri IV de Pirandello, L’Antichambre de J.C. Brisville, Fin de Partie de Beckett, Avant la retraite de Thomas Bernhard.

En 1999, Laura Pels devient directrice du Théâtre de l’Atelier.

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